Au
tout début des années soixante-dix, alors que le rock progressif naît en terre
d’Angleterre sous l’impulsion de King Crimson, les Italiens ne tardent pas à
s’emparer du genre. Il faut dire que leur goût prononcé pour l’opéra et le jazz
les prédisposait, voire les prédestinait à s’amouracher de la richesse de cette
musique hybride, faite de la rencontre de différents genres.
Alors
que la France ne compte qu’un groupe de rock progressif de renom, Ange, ainsi
que quelques joyaux oubliés comme Harmonium, le nombre de bons groupes italiens
à participer à l’essor du progressif est surprenant. Goblin, Premiata Forneria
Marconi, Banco del Mutuo Soccorso, Le Orme et Area forment la figure de proue
du vaisseau italien. Chaque formation susnommée façonne alors un style
particulier allant du rock progressif symphonique s’apparentant à Genesis pour
PFM à la fusion jazz-rock déjantée pour les gauchistes à la technique instrumentale
renversante d’Area, en passant par la bande originale de films d’horreur aujourd’hui
cultes pour Goblin. Mais en marge de ces références reconnues du progressif
italien, un curieux phénomène de groupes ne livrant qu’un seul et unique opus
se manifeste. A Maxophone, Museo Rosenbach (« Zarathustra »),
Semiramis (« Dedicato A Frazz ») ou encore Celeste, il aura suffi d’un
seul album pour s’assurer l’éternité.
Il
existe en anglais une expression parfaite pour décrire cette musique :
« it’s an acquired taste ». On dit cela à propos d’un bon vin, d’un
grand whisky ou du Christmas pudding. La métaphore culinaire fonctionne
parfaitement pour faire comprendre que le rock progressif nécessite un
apprentissage, une initiation esthétique. Et ce davantage lorsque les morceaux
sont chantés en italien ! Car il faut alors faire tomber bien des clichés
que je n’énumèrerai pas… Longtemps, la langue italienne chantée constitue un
obstacle à l’approche du genre. Mais happé par des musiciens de talent aux
compositions saisissantes, on passe outre jusqu’au jour où s’opère un
enchantement. L’enchantement de la langue. Un plaisir, né de l’écoute même de
cet idiome flamboyant, un plaisir
où se mêle un sentiment d'étrangeté, de curiosité néophyte. L’obstacle
est devenu par un renversement inattendu une force d’attraction qui entraîne
enfin l’adhésion complète au rock progressivo italiano.
Quant à la grandiloquence que
certains ne manqueront pas de reprocher aux chanteurs, à quelle langue
sied-elle aussi bien qu’à l’Italien ?
John Fendley













